L’étang de Beuvillers (2) :chronique d'une résilience
La Daphnie : sentinelle de la résilience à Beuvillers
L’article précédent présentait le suivi de "l'état de santé" de l’étang de Beuvillers en été 2025 et les étapes du processus d’eutrophisation, conséquence d'une chaleur inhabituelle et d'une concentration sans doute anormale en éléments minéraux (azote, phosphore ?), bien que je n’aie pas eu les moyens de faire des mesures moi-même. Cependant, les données météorologiques issues du GIEC normand et de Météo France semblent confirmer la situation ressentie.
La rédaction de ces deux articles sur l’étang m'aura pris beaucoup de temps :
Il y a d’abord eu des heures à observer les micro-organismes au microscope, les photographier, les filmer, et les étudier. Des heures de recherche à tenter d’identifier des organismes planctoniques que je découvrais pour un grand nombre d'entre eux et en apprendre davantage sur leur morphologie, leur mode de vie, leur écologie. D'autre part, la recherche de données météorologiques locales s’est avérée nécessaire pour étayer l’hypothèse d’une eutrophisation du milieu aquatique.
Mais ce temps ne fut pas du temps perdu, il a été largement compensé par le plaisir d’apprendre…😉
A travers cette chronique, je vais présenter quelques groupes d’organismes qui vont montrer l’étonnante biodiversité méconnue de cet écosystème d’eau douce. J’ai effectué des prélèvements d’automne (septembre, octobre et novembre) sans utilisation de filet à plancton, simplement avec des bouteilles d’un litre en bord d’étang. J’ai été surpris par la richesse biologique dans aussi peu d’eau.
Prélèvements du 12 septembre 2025
L'étang de Beuvillers le 12/09/2025
La surface de l’étang de Beuvillers offre un visage différent de celui observé durant l’été. La nappe verdâtre liée aux cyanobactéries a en grande partie disparu (il reste une petite zone au fond de l'étang), laissant place à une eau plus ouverte. Cette régression visible de leur expansion marque une transition saisonnière et constitue un premier indice de la capacité de l’écosystème à évoluer et à se réorganiser après un épisode d’eutrophisation.
🔬 Observations microscopiques :
Des cyanobactéries encore présentes (MO x100)
Les cyanobactéries sont encore présentes, mais davantage dispersées. Cependant, on observe une présence importante de zooplancton, copépodes, daphnies...
Copépode femelle et ses 2 sacs ovigères(MO x40)
Parmi les habitants microscopiques des étangs et des mares, les copépodes d’eau douce occupent une place centrale. Ces petits crustacés, souvent longs de quelques millimètres, se reconnaissent à leur corps allongé, à leurs longues antennes et, chez les femelles, aux sacs ovigères (contenant ses œufs ) parfois bien visibles de part et d’autre du corps. Véritables maillons clés des réseaux trophiques, ils se nourrissent de micro-algues, de bactéries ou de petits protistes, et constituent à leur tour une ressource alimentaire essentielle pour les larves de poissons, les insectes aquatiques et d’autres organismes planctoniques. Leur présence, leur abondance et leur diversité sont de précieux indicateurs de l’état écologique d’un milieu : certains copépodes tolèrent des eaux riches en nutriments, tandis que d’autres disparaissent lorsque l’eutrophisation devient excessive.
Euglena sp. (MO x400)
Cette micro-algue mobile, observée en septembre à l’étang de Beuvillers, présente les caractéristiques typiques d’une euglène : cellule allongée, chloroplastes verts (rôle dans la photosynthèse) et présence d’un stigma rouge-orangé (rôle dans la perception de la lumière et l'orientation). Le flagelle n’est pas visible ici, ce qui est fréquent en microscopie optique, mais le déplacement actif et la morphologie plaident fortement en faveur d’un euglénoïde.
Daphnies et copépodes (MO x 40)
Les daphnies, souvent appelées puces d’eau, sont de petits crustacés planctoniques omniprésents dans les étangs, lacs et mares. Par leur mode de vie filtrant, elles consomment de grandes quantités de micro-algues et de bactéries, contribuant ainsi à la régulation naturelle du phytoplancton.
La présence de daphnies dans l’étang de Beuvillers est un signe encourageant de la capacité de l’écosystème à se rééquilibrer. Ce sont aussi d'excellents bioindicateurs de la qualité de l’eau.
Rotifère et cyanobactérie (MO x100)
Brachionus plicatilis ?? (MO x 100 et image zoomée)
Les Rotifères sont un phylum (embranchement) d'animaux microscopiques invertébrés, majoritairement rencontrés en eaux douces. Leur nom, signifiant « porteur de roues », dérive de leur caractéristique la plus distinctive : la couronne ciliée (ou appareil rotateur) située à l'avant du corps, dont le mouvement synchronisé des cils crée une illusion de roues tournantes. Cette couronne sert à la fois à la locomotion et, surtout, à la filtration de l'eau pour capturer des particules alimentaires (algues, bactéries, débris).
Bien qu'ils soient minuscules (entre 50 µm et 2 mm), ce sont des organismes complexes avec un système digestif complet, un cerveau et un organe masticateur unique appelé mastax. Ils jouent un rôle écologique essentiel en tant que maillon crucial entre les producteurs primaires (phytoplancton) et les consommateurs secondaires (poissons et autres invertébrés).
Une démonstration fascinante de la mécanique de filtration du zooplancton observée au microscope !
Prélèvements du 30 octobre 2025
L'étang de Beuvillers le 30/10/2025
La couverture verte de cyanobactéries a totalement disparu à la surface de l'étang qui semble avoir retrouvé un équilibre pré-estival.
🔬 Observations microscopiques :
Que de vie dans une goutte d'eau !! (MO x100)
Rotifère du genre Lecane ?? (MO x100 image zoomée)
Volvox, Dinobryon etRotifères (MO x100)
Volvox, Dinobryon etRotifères (MO x100)
. Le Volvox est un genre de micro-algues vertes fascinant, classé parmi les Chlorophycées. Ces organismes ne sont pas des cellules isolées, mais des colonies sphériques mobiles, visibles au microscope et parfois même à l'œil nu (leur diamètre peut atteindre 1 mm.
La colonie ne nage pas simplement en ligne droite, elle roule ou tourne sur elle-même comme un ballon (voir le zoom sur ce groupe plus bas).
. Le genre Dinobryon est un groupe de micro-algues très répandu dans les eaux douces, appartenant à la classe des Chrysophycées (algues dorées ou algues de feu). Elles sont célèbres pour leur structure coloniale unique et leur mode de déplacement (voir le zoom sur ce groupe plus bas).
⁉️Une diatomée pennée à identifier, capable de mobilité (x 100)
La même diatomée (copie d'écran issue de la vidéo précédente)
Les diatomées pennées munies d’un raphé ne nagent pas à proprement parler : elles se déplacent en glissant lentement sur les surfaces. Le raphé est une fine fente longitudinale de leur paroi siliceuse par laquelle la cellule sécrète un mucus. En s’ancrant sur le support (sédiment, débris végétaux, parois), ce mucus permet à la diatomée de se tirer progressivement vers l’avant, un peu comme sur un tapis collant.
Ce mode de déplacement, discret mais efficace, est contrôlé et réversible : la diatomée peut s’arrêter, repartir ou changer de direction. Il lui permet d’optimiser son exposition à la lumière, d’exploiter des micro-zones riches en nutriments et de mieux résister aux faibles courants, ce qui explique le succès écologique des diatomées pennées dans les étangs et les eaux calmes.
Copépodes, Bosmina, Rotifères, Diatomées (x 100)
Le genre Bosmina (déjà rencontré dans le lac de Pont-l'Evêque) est un groupe de micro-crustacés planctoniques d'eau douce, faisant partie de l'ordre des Cladocères (comme la daphnie), mais qui s'en distingue par plusieurs traits anatomiques . Ils sont couramment appelés « puces d'eau cornues ».
Ce sont des filtreurs très efficaces qui se nourrissent principalement de bactéries, de petits flagellés et de très petites algues (nanoplancton).
Ils sont des composantes essentielles du zooplancton. Leur abondance est un indicateur de la qualité de l'eau et de la structure des réseaux trophiques.
Prélèvements du 25 novembre 2025
L'étang de Beuvillers le 25/11/2025
Comme prévu, les cyanobactéries ne sont pas réapparues...
Cette fois, j'avais un thermomètre pour mesurer la température de l'eau :
7,6°C, à peine plus froid que la température de l'air 9°C
🔬 Observations microscopiques :
Les prélèvements de ce jour n'apporteront pas davantage de nouveautés quant à la biodiversisté planctonique, mise à part une espèce de rotifère (Bdelloïde). Ils confirmeront le "bon état de santé" de l'étang. D'autre part, la possibilité d'effectuer des grossissements supérieurs à x100 va me permettre d'en apprendre davantage sur certains organismes microscopiques étonnants.
🔍 Zoom sur le genre Dinobryon :
Dinobryon sp. : une micro-algue dorée singulière (x 600)
Dinobryon sertularia. Une petite colonies de 6 cellules. Chl 1-2 = chloroplastes, CV = vacuole contractile, Nu = noyau. Obj. 100 X. Source : https://realmicrolife.com/dinobryon-sertularia/
Le genre Dinobryonrassemble des micro-algues d’eau douce appartenant à la classe des Chrysophyceae (algues dorées), souvent visibles dans les lacs et étangs tempérés. Elles se rencontrent sous forme de cellules isolées ou de colonies ramifiées, qui peuvent donner une apparence arborescente ou en chaînes lorsque beaucoup d’individus se regroupent.
Chaque cellule est enfermée dans une logette rigide en cellulose transparente, appelée lorica, généralement en forme de vase, d’entonnoir ou de tube, et présente deux flagelles de longueurs différentes leur permettant de se déplacer en groupe.
Une tache rouge, stigma, sensible à la lumière, aide à orienter la cellule vers les zones éclairées.
Ce qui rend réellement Dinobryonintéressant d’un point de vue écologique, c’est son mode de nutrition mixte :
il effectue la photosynthèse grâce à ses pigments dorés (caroténoïdes),
mais il est aussi capable de capturer et digérer des bactéries (phagotrophie), ce qui lui permet de survivre dans des eaux pauvres en nutriments.
Dans les lacs et étangs oligotrophes (pauvres en nutriments) ou en début de saison de croissance, Dinobryon peut se développer en quantités suffisantes pour former des blooms saisonniers, particulièrement au printemps ou à l’automne. Ces proliférations peuvent produire des composés volatils affectant la qualité de l’eau et parfois générer des odeurs caractéristiques, notamment d’origine organique.
Enfin, Dinobryonpossède aussi des stades résistants sous forme de spores qui lui permettent de survivre lorsque les conditions environnementales deviennent défavorables, ce qui contribue à sa persistance dans le cycle planctonique des étangs.
🔍 Zoom sur le genre Volvox:
Volvox : une autre micro-algue dorée singulière (x 600)
Volvoxest une micro-algue verte d’eau douce qui intrigue autant qu’elle fascine, car elle brouille la frontière entre unicellulaire et pluricellulaire. À première vue, elle se présente comme une sphère transparente en rotation, mais cette boule vivante est en réalité une véritable communauté organisée.
Chaque colonie regroupe des centaines, parfois des milliers de cellules, toutes semblables, reliées entre elles et coordonnées par leurs flagelles. Ensemble, elles assurent la locomotion, permettant à Volvoxde se déplacer vers la lumière et les zones favorables à la photosynthèse. Cette coopération cellulaire en fait un modèle emblématique de l’évolution vers la multicellularité.
À l’intérieur de la sphère, certaines cellules se spécialisent : elles ne participent plus au mouvement, mais à la reproduction, donnant naissance à de nouvelles colonies-filles qui seront libérées lorsque la sphère mère se désagrègera. Cette organisation simple mais efficace illustre comment, dans le plancton, la division du travail peut apparaître sans organes ni tissus complexes.
Dans les étangs et les eaux calmes, la présence de Volvoxtémoigne souvent d’un milieu bien éclairé et biologiquement actif. Elle s’intègre pleinement au réseau planctonique, où elle produit de la matière organique tout en servant de ressource alimentaire à certains organismes du zooplancton.
🔍 Zoom sur le Rotifère Bdelloïde
Un rotifère étonnant : le rotifère Bdelloïde (MO x 100)
Le rotifère Bdelloïde (MO x 100)
Capture d'écran à partir de la vidéo précédente
Les rotifères bdelloïdes sont de minuscules animaux d’eau douce, très fréquents dans les étangs, mares et films d’eau qui recouvrent les végétaux ou les sédiments. Facilement reconnaissables au microscope, ils possèdent à l’avant une couronne de cils en mouvement permanent, donnant l’illusion de petites roues tournantes, utilisée pour la locomotion et l’alimentation en microalgues, bactéries et débris organiques. En plus de la nage, les bdelloïdes présentent un déplacement rampant très particulier, comparable à celui d’une chenille : ils alternent l’adhérence de leur tête et de leur pied postérieur, s’allongent puis se contractent, progressant ainsi par “pas successifs” sur les surfaces. Ce mode de locomotion leur permet d’explorer efficacement le substrat et les biofilms.
Acteurs importants du recyclage de la matière organique, les bdelloïdes sont aussi célèbres pour leur résistance extrême : capables de survivre à la dessiccation en entrant en vie ralentie, ils peuvent se réactiver après réhydratation, parfois après plusieurs années.
‼️Insolite : voir l'article sur cette résistance extrême
Exclusivement femelles, ils se reproduisent sans fécondation, faisant de ces organismes des modèles fascinants pour l’étude de la survie, de l’évolution et de la biodiversité microscopique des eaux douces.
⁉️ Le saviez-vous ??
Les Rotifères ont d'abord été décrits par Rev John Harris en 1696, et d'autres formes ont été décrites par Anton van Leeuwenhoek en 1703 grâce à son étonnant et ingénieux mini-microscope .
L’observation patiente du plancton de l’étang de Beuvillers révèle bien plus qu’une simple succession d’espèces : elle raconte l’histoire d’un milieu capable de s’ajuster, résister et se transformer. Derrière les apparitions et les disparitions saisonnières de bactéries, de microalgues, de diatomées, de rotifères ou de crustacés, se dessine une dynamique subtile, souvent invisible à l’œil nu, mais essentielle au fonctionnement de l’écosystème.
À Beuvillers, le microscope devient ainsi un outil de lecture du paysage : il invite à regarder autrement ces milieux ordinaires, souvent négligés, mais extraordinairement riches. Suivre leur évolution, c’est comprendre que la résilience n’est jamais un état figé, mais un équilibre mouvant, fragile et précieux, que seule une observation régulière et curieuse permet d’appréhender.
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